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Recherche22 août 20267 min

Deux cœurs dans la même pièce

Par God's Closet

Deux cœurs dans la même pièce

Asseyez deux personnes l’une en face de l’autre et demandez-leur de se parler pendant une demi-heure. Pendant ce temps, leurs deux cœurs font chacun leur travail, indépendamment l’un de l’autre. Ils n’ont aucune connexion physique, aucun signal commun, aucune raison mécanique de se coordonner.

Et pourtant, des chercheurs mesurent depuis plus de quarante ans que leurs rythmes se ressemblent davantage pendant la conversation qu’avant elle. Le phénomène porte un nom, il a une littérature, et il a aussi des limites qu’il vaut mieux connaître avant de s’enthousiasmer.

L’étude qui a lancé le champ

Elle est signée Robert Levenson et John Gottman, et elle paraît en 1983 dans le Journal of Personality and Social Psychology sous le titre « Marital interaction: physiological linkage and affective exchange ». Trente couples mariés y sont enregistrés pendant qu’ils discutent, tantôt d’un sujet de désaccord, tantôt des événements ordinaires de leur journée.

Plusieurs mesures sont relevées chez les deux personnes en même temps : rythme cardiaque, conductance de la peau, activité motrice. Le degré de couplage entre elles rendait compte, à lui seul, de soixante pour cent des différences de satisfaction conjugale déclarée. Pour une seule mesure physiologique, c’est considérable.

Le résultat a surpris par sa direction : ce sont les couples les plus en difficulté qui montraient le couplage le plus marqué, et l’écart se creusait pendant la conversation conflictuelle. Un rythme partagé n’est donc pas un signe d’harmonie. C’est un signe d’intensité, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Ce qui a été mesuré depuis

Le champ s’est élargi bien au-delà des couples. Une revue systématique parue en 2017 dans Personality and Social Psychology Review sous la signature de Palumbo et ses collègues rassemble les travaux sur ce que la littérature appelle la physiologie autonome interpersonnelle. Elle constate que le couplage s’observe aussi bien dans des relations naissantes que dans des relations installées, dans une grande variété de contextes.

D’autres travaux l’ont observé dans des situations nettement moins tranquilles. Konvalinka et ses collègues ont publié en 2011, dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, l’enregistrement d’un rituel de marche sur le feu en Espagne : trente-huit personnes, marcheurs et spectateurs, suivies pendant les trente minutes de la cérémonie. Les rythmes des proches des marcheurs suivaient ceux des marcheurs ; ceux des spectateurs sans lien avec eux, non.

Goldstein, Weissman-Fogel et Shamay-Tsoory ont pour leur part examiné, en 2017 dans Scientific Reports, ce que le toucher change à ce couplage. Vingt-deux couples, l’un des deux éprouvant une douleur : le contact physique de l’autre augmentait la coordination des rythmes cardiaques et respiratoires entre eux.

Les réserves, qui comptent autant que les résultats

Les revues de littérature de ce champ sont franches sur ses faiblesses, et il serait malhonnête de les taire.

  • Les méthodes varient énormément d’une étude à l’autre : ce qui est mesuré, la fenêtre de temps considérée, la façon de calculer le couplage. Deux études peuvent dire « synchronie » en parlant de deux choses différentes.
  • Deux courbes peuvent se ressembler sans que l’une influence l’autre. Deux personnes assises dans la même pièce respirent le même air, entendent les mêmes bruits, se lèvent au même moment. Une partie de la ressemblance vient de la situation partagée, pas du lien entre elles.
  • La direction du résultat n’est pas stable. Selon les études, un couplage fort accompagne tantôt une relation solide, tantôt une relation en difficulté. Ce n’est pas un indicateur de qualité.

Autrement dit : le phénomène est réel et documenté, son interprétation ne l’est pas. Personne ne sait lire un sentiment dans deux courbes qui se ressemblent.

Ce que ça change pour une œuvre

Arsentis ne mesure pas la synchronie et n’en tire aucune conclusion. Ce qui est enregistré pendant une captation, ce sont les variations cardiaques de deux personnes, et rien d’autre : aucun son, aucune image, aucun contenu de ce qui se dit.

Ce que ces travaux apportent, c’est une raison de composer les deux tracés ensemble plutôt que côte à côte. Deux personnes dans la même pièce pendant une demi-heure ne produisent pas deux enregistrements indépendants : il se passe quelque chose entre les deux, et c’est ce quelque chose que la composition rend visible, sans prétendre le nommer.

Un battement de cœur indique qu’il s’est passé quelque chose. Il ne dit jamais quoi.

C’est la limite du médium, et c’est aussi ce qui le rend supportable. Une œuvre qui prétendrait révéler ce que deux personnes ressentent l’une pour l’autre serait insupportable à accrocher au mur. Une œuvre qui montre seulement qu’une demi-heure a eu lieu, et qu’elle n’a ressemblé à aucune autre, se regarde longtemps.


Références

Levenson, R. W., & Gottman, J. M. (1983). Marital interaction: Physiological linkage and affective exchange. Journal of Personality and Social Psychology, 45(3), 587–597. https://doi.org/10.1037/0022-3514.45.3.587

Palumbo, R. V., Marraccini, M. E., Weyandt, L. L., Wilder-Smith, O., McGee, H. A., Liu, S., & Goodwin, M. S. (2017). Interpersonal autonomic physiology: A systematic review of the literature. Personality and Social Psychology Review, 21(2), 99–141. https://doi.org/10.1177/1088868316628405

Konvalinka, I., Xygalatas, D., Bulbulia, J., Schjødt, U., Jegindø, E.-M., Wallot, S., Van Orden, G., & Roepstorff, A. (2011). Synchronized arousal between performers and related spectators in a fire-walking ritual. Proceedings of the National Academy of Sciences, 108(20), 8514–8519. https://doi.org/10.1073/pnas.1016955108

Goldstein, P., Weissman-Fogel, I., & Shamay-Tsoory, S. G. (2017). The role of touch in regulating inter-partner physiological coupling during empathy for pain. Scientific Reports, 7(1), 3252. https://doi.org/10.1038/s41598-017-03627-7

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